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Chlorelle ou spiruline : ce qui les distingue vraiment
Chlorelle ou spiruline : ce ne sont pas deux algues, mais deux règnes du vivant. Les Kanembu consomment la seconde depuis des siècles au bord du lac Tchad — et c'est sur la vitamine B12 que les deux se séparent le plus nettement.
Chlorelle ou spiruline : la question revient dans presque tous les premiers échanges. Elles sont vendues côte à côte, souvent par les mêmes marques, et présentées comme interchangeables. Elles ne le sont pas — ni biologiquement, ni dans ce que la recherche observe, ni dans l'usage qu'en font les populations qui les consomment depuis le plus longtemps.
Une tradition alimentaire documentée depuis 1940
La spiruline n'est pas un aliment inventé par l'industrie des compléments. Sur les rives du lac Tchad, les Kanembu la récoltent et la consomment sous forme de galettes séchées appelées dihé. La pratique a été décrite par le phycologue français Pierre Dangeard en 1940, puis documentée à nouveau en 1964-1965 par le botaniste Jean Léonard, qui trouvait ces galettes vendues sur les marchés de Fort-Lamy — aujourd'hui N'Djamena.
La consommation rapportée est de l'ordre de 10 à 12 g par jour, ce qui en fait un apport significatif de protéines et de minéraux dans ce régime. La récolte est le fait des femmes ; l'algue est filtrée puis séchée au soleil sur les rives sablonneuses, découpée en carrés, et le séchage s'achève au village sur des nattes.
Cette antériorité compte à deux titres. Elle montre qu'un apport quotidien de l'ordre de dix grammes s'inscrit dans une pratique humaine ancienne, et non dans une extrapolation de laboratoire. Et elle rappelle que ce qui est consommé là-bas est une biomasse brute séchée au soleil — pas un comprimé standardisé, dont la composition dépend entièrement du procédé.
Ce ne sont pas deux algues
La chlorelle (Chlorella) est une microalgue verte : un eucaryote, à cellule sphérique de quelques micromètres, doté d'un noyau et de chloroplastes.
La spiruline (Arthrospira platensis) est une cyanobactérie : un procaryote, sans noyau ni chloroplaste, organisé en filaments hélicoïdaux. C'est une bactérie photosynthétique.
Au microscope, la distinction est immédiate : des sphères isolées d'un côté, des filaments enroulés de l'autre. Deux règnes séparés par plus d'un milliard d'années d'évolution. Les présenter comme deux variantes d'un même produit n'a pas de sens biologique — et cela explique que leurs compositions diffèrent là où cela compte.
La vitamine B12 : la différence qui décide
C'est l'argument de vente le plus répandu pour la spiruline, et le plus contestable.
Les travaux conduits par l'équipe de Fumio Watanabe ont caractérisé les composés corrinoïdes de ces produits. Dans des comprimés de spiruline, le composé majoritaire — 83 % — s'est révélé être la pseudo-vitamine B12, ou adéninyl-cobamide ; la vitamine B12 véritable ne représentait que les 17 % restants.
La pseudo-vitamine B12 ressemble chimiquement à la B12 mais l'organisme humain ne sait pas l'utiliser : elle ne se lie pas correctement au facteur intrinsèque qui permet son absorption. Les auteurs concluent que ces comprimés ne conviennent pas comme source de vitamine B12 — en particulier pour les personnes qui ne consomment pas de produits animaux, c'est-à-dire exactement le public auquel on les recommande.
La chlorelle se comporte différemment : les mêmes travaux y identifient la vitamine B12 véritable comme composé majoritaire, sous forme de méthylcobalamine, l'une des deux formes actives chez l'homme. Des essais sur rats carencés montrent que la B12 d'origine algale améliore significativement leur statut.
Ce que les études sur les populations végétariennes observent
C'est là que la question devient concrète. Les revues consacrées au statut en vitamine B12 des populations végétariennes et véganes examinent régulièrement les algues parmi les sources candidates, et leur conclusion est constante : elles ne constituent pas une source fiable, non pas parce que la vitamine serait absente, mais parce que sa forme et sa teneur varient trop.
La raison est biologique. La B12 n'est pas synthétisée par l'algue elle-même : elle provient de bactéries associées à la culture. Un lot peut donc en contenir beaucoup, un autre presque pas, pour la même espèce et le même producteur. Des travaux explorent d'ailleurs la voie inverse — enrichir délibérément la culture en bactéries productrices — ce qui confirme que la teneur est un résultat de procédé, non une propriété de l'espèce.
La conséquence pratique est nette : la seule réponse sérieuse est le dosage par lot. Pas l'espèce inscrite sur l'étiquette, pas la réputation du fournisseur.
Ce que la réglementation autorise à écrire
On ne peut pas écrire « source de vitamine B12 » parce que la vitamine est présente. Le règlement (CE) n° 1924/2006 fixe en annexe un seuil, exprimé en part des valeurs nutritionnelles de référence et rapporté à la portion journalière recommandée pour un complément alimentaire. En deçà, la mention est interdite même si le dosage est positif.
Quant au statut des espèces, Chlorella vulgaris figure au catalogue Novel Food de la Commission avec la mention « not novel » : sa consommation dans l'Union est documentée avant le 15 mai 1997. Ce point dépend de l'espèce et non du genre — la taxonomie de Chlorella a été révisée, et certaines souches autrefois rangées sous ce nom relèvent aujourd'hui d'autres genres, au statut différent. C'est la dénomination exacte de la souche qu'il faut vérifier, pas le nom commercial.
Alors, laquelle ?
La question est mal posée. Le choix dépend de ce que l'on cherche :
- Pour un apport en vitamine B12, la littérature distingue nettement les deux, en défaveur de la spiruline — mais exige un dosage par lot dans les deux cas.
- Pour la teneur en protéines, les deux en sont riches, et l'écart entre deux fournisseurs d'une même espèce dépasse souvent l'écart entre les espèces.
- Pour les métaux lourds, le contrôle se fait par lot quelle que soit l'espèce. C'est le sujet d'un autre article.
Le critère le plus discriminant n'est en définitive ni l'espèce ni le nom commercial : c'est la capacité du producteur à documenter ce qu'il vend, lot par lot. Les Kanembu savaient ce qu'ils récoltaient parce qu'ils le récoltaient eux-mêmes ; un acheteur européen n'a que des bulletins d'analyse pour le savoir.
Sources
- Characterization and bioavailability of vitamin B12-compounds from edible algae — Journal of Nutritional Science and Vitaminology, 2002
- Vitamin B12 sources and bioavailability — Experimental Biology and Medicine, 2007
- Vitamin B12 among Vegetarians: Status, Assessment and Supplementation — Nutrients, 2016
- Biologically active or just « pseudo »-vitamin B12 as predominant form in algae-based nutritional supplements? — Journal of Food Composition and Analysis, 2022
- Tendencies Affecting the Growth and Cultivation of Genus Spirulina: An Investigative Review on Current Trends — Plants, 2022
- Exploiting Potential Probiotic Lactic Acid Bacteria Isolated from Chlorella vulgaris Photobioreactors as Promising Vitamin B12 Producers — Foods, 2023
- Review of the taxonomic revision of Chlorella and consequences for its food uses in Europe — Journal of Applied Phycology, 2015
- Novel Food Catalogue — Chlorella vulgaris — Commission européenne, 2024
Références vérifiées le Sun Oct 04.